Quand le secteur privé se conjugue au féminin...

Quand l’Etat malien a proposé à ses fonctionnaires la retraite anticipée et volontaire au début des années 1980, Docteur Soumaré Binta, fraîchement sortie de l’École de Médecine et de Pharmacie du Mali, avec Mention Honorable, n’hésita pas à s’engager dans cette aventure. A l’époque, c’était une marque de courage certain car les mesures d’accompagnement étaient mal définies. Là où beaucoup d’hommes ont lamentablement échoué, Docteur Soumaré s’en est bien sortie.

La preuve est que la "Pharmacie de l’Amitiée" qu’elle a ouverte dans les locaux de l’hôtel de l’Amitié (centre ville) est de nos jours l’une des plus importantes pharmacies de Bamako.

Agée d’une quarantaine d’années, mariée et mère de cinq enfants qu’elle adore, Docteur Soumaré Binta nous parle ici de son expérience très enrichissante.

Question : Qu’est-ce qui vous a amenée à vous installer dans le secteur privé ?

Docteur Soumaré : Après l’obtention de mon diplôme de Docteur en pharmacie, l’Etat malien n’offrait pas de perspective quant à l’emploi des jeunes diplômés dans le secteur public. A la même époque, la privatisation des professions sanitaires fut une grande opportunité pour moi de m’installer dans le secteur privé afin d’exploiter une officine de pharmacie.

Question : Cela a dû être très difficile au début pour la femme que vous êtes...

Docteur Soumaré : Très difficile en effet au début, dans la mesure où il fallait désormais assumer des responsabilités sur le plan conjugal en tant qu’épouse et mère de famille, et sur le plan professionnel afin de mieux gérer une entreprise privée.

Question : Quelles sont les grandes difficultés auxquelles vous avez été confrontée ?

Docteur Soumaré : Les difficultés que j’ai rencontrées étaient entre autres l’insuffisance des textes réglementaires régissant le secteur pharmaceutique, d’une part, et d’autre part l’inexistence de l’appui financier de l’Etat à travers les institutions bancaires de la place.

Question : La situation s’est-elle améliorée aujourd’hui ?

Docteur Soumaré : La situation s’est en effet relativement améliorée aujourd’hui. Il y a des textes et nous avons pu mettre sur l’Ordre des pharmaciens.

Question : Comment réagissent les hommes devant les femmes qui semblent " prendre leur place " ?

Docteur Soumaré : Les hommes doivent réagir positivement vis à vis des femmes travaillant dans le secteur privé dans la mesure où celles-ci, sans vouloir prendre leur place, veulent plutôt contribuer au développement socio-économique de leur pays avec un esprit de compétitivité et de complémentarité. C’est un plus pour un pays pauvre comme le Mali. Des hommes sont encore réticents dans ce domaine mais ce n’est qu’une question de temps. Cela changera de plus en plus à cause des difficultés que les hommes ne peuvent gérer seuls.

Question : Que faut-il pour s’imposer dans ce milieu d’hommes ?

Docteur Soumaré : Pour s’imposer dans ce milieu d’hommes, il faut être compétitif et performant. Il ne faut surtout pas compter sur la bienveillance des hommes. Les règles de la concurrence sont claires. Tout le monde doit s’y soumettre. C’est la meilleure façon de réussir.

Question : Les pharmacies dites " par terre " (des personnes qui vendent des médicaments dans les rues) vous livrent une concurrence déloyale. Quelles incidences ont-elles sur vos affaires et quels dangers courent les populations en consommant ces médicaments ?

Docteur Soumaré : L’existence des "pharmacies par terre " constitue un phénomène très dangereux tant pour la santé des populations que la survie des officines tenues par des professionnels. En effet, beaucoup de ces médicaments viennent de régions inconnues et sont présentés dans de très mauvaises conditions de conservation. Dans le pire des cas, on note souvent, après la prise de ces médicaments, des complications allant parfois jusqu’à la mort.

Question : Êtes-vous satisfaite de l’appui des autorités si appui il y a ?

Docteur Soumaré : Les autorités publiques n’apportent, malheureusement, aucun appui pour réprimer ce phénomène qui prend de l ’ampleur.

Question : Que suggérez-vous pour juguler ce fléau ?

Docteur Soumaré : Pour juguler ce fléau, il serait souhaitable d’adopter un plan de lutte à l’échelle nationale en sensibilisant les populations sur les dangers de la consommation des "médicaments par terre ", et en menant des actions répressives contre des trafiquants qui entretiennent ces marchés... La lutte, pour être efficace, doit être menée à un niveau sous-régional par une surveillance stricte des frontières qui constituent des maillons d’une chaîne de trafic intense de ces médicaments

Question : Pensez-vous que les DCI (Dénominations Communes Internationales) répondent à toutes les normes scientifiques ?

Docteur Soumaré : En principe, les DCI doivent répondre à toutes les normes requises. Cependant, les pays qui ont opté pour la consommation de ces DCI, en matière de politique nationale de santé des populations, doivent disposer de laboratoires de contrôle de qualité pour prétendre évaluer l’efficacité et la qualité de ces DCI.

Question : Comment arrivez-vous à concilier vos obligations conjugales (notamment l’éducation des enfants) avec un travail qui peut vous prendre le plus gros de votre temps ?

Docteur Soumaré : Pour concilier les obligations à la fois conjugale et professionnelle, je bénéficie de l’esprit de complémentarité de mon conjoint notamment en matière d’éducation des enfants. Si tel était le cas de toutes les femmes, les choses iraient beaucoup mieux.

Question : Quelles sont les difficultés majeures dans ce domaine pour une femme qui exerce dans le privé ?

Dr Soumaré : Il s’agit entre autres des risques d’incompréhension qui peuvent entraîner une détérioration du climat au sein du foyer.

Question : quelles sont les qualités requises pour surmonter ces difficultés ?

Docteur Soumaré : Le don de soi, l’esprit de sacrifice, la patience sont entre autres des qualités requises pour surmonter ces difficultés.

Question : Quel rôle peuvent jouer les femmes dans le développement du Mali ?

Docteur Soumaré : En ce début du troisième millénaire, la femme joue un rôle très important dans le développement du Mali. En effet, on constate un nombre croissant de femmes à l’assemblée nationale, au gouvernement. Beaucoup de femmes occupent de hautes fonctions de responsabilité et de décision dans tous les secteurs de développement et même sur le plan militaire. Avec 52% de femmes, le Mali a plus que jamais besoin de la participation des femmes dans son développement. Cela est d’ailleurs une réalité dans les faits. Il suffit de regarder autour de soi pour découvrir combien elles sont impliquées dans la vie active.

Question : La polygamie peut-elle entraver l’épanouissement de la femme ?

Dr Soumaré : La polygamie est une pratique où la femme subit beaucoup de pesanteur sociale. C’est un phénomène qui entrave de façon fondamentale l’épanouissement de la femme, surtout sur le plan sentimental. Si le foyer polygamique est agité à cause du manque d’autorité du père, il peut en résulter un déséquilibre grave dans la formation de la personnalité des enfants, notamment les relations de fraternité. En fait, l’objectif dans la polygamie c’est de créer une seule et même famille avec plusieurs foyers. Ce n’est pas toujours le cas, malheureusement...

Question : Que pensez-vous de la famille réduite ou nucléaire, comme on dit ? Est-ce une solution pour amoindrir les difficultés des foyers au Mali ?

Dr Soumaré : En ce début de troisième millénaire, la tendance à la famille réduite est un constat et même une réalité au sein de notre société, surtout à Bamako. Cela peut aider en effet à réduire les difficultés au niveau des foyers, principalement sur le plan financier. Par ailleurs, les enfants y gagnent beaucoup dans la mesure où il y a peu de risque de désunion et beaucoup de possibilité d’intimité et d’affection, loin des scènes de jalousie dont les foyers polygamiques sont coutumiers.

Question : Que pensez-vous de l’excision ?

Dr Soumaré : L’excision est une mutilation sexuelle. C’est une atteinte grave à l’intégrité physique et morale de la femme. C’est une pratique à bannir d’autant plus qu’elle ne se justifie plus de nos jours. On sait maintenant que l’excision entraîne de graves conséquences sur la santé reproductive de la femme, notamment les risques de frigidité, entre autres, chez beaucoup de femmes.

Question : Êtes-vous satisfaite de votre aventure ? Seriez-vous prête à recommencer ?

Dr Soumaré : Je suis relativement satisfaite de cette aventure qui consiste à exercer une profession à titre privé. C’est une voie vers plus d’émancipation de la femme. Certes toutes mes attentes ne sont pas comblées mais je suis prête à recommencer cette belle aventure. Il me faudrait pour cela davantage de courage et de persévérance. Dans mon cas c’est déjà chose faite.

Propos recueillis par Ousmane THIENY (fév. 2001)