Fatoumata Siré Diakité, Présidente de l’APDF

Madame Fatoumata Siré Diakité ! Voilà un nom qui ne laisse personne indifférent, qu’on partage oui ou non ses idées et ses convictions sociales et politiques. Ce professeur d’anglais a initié une école d’expression particulière pour la défense et le progrès de ses sœurs Maliennes. Nous avons rencontré la charismatique présidente de l’Association pour le progrès et la défense des droits de la Femme au Mali (APDF) à l’occasion de la Journée internationale de la Femme. Dans cet entretien, elle nous analyse le thème de cette journée et se prononce sur les mutilations génitales féminines, l’exploitation physique et sexuelle des aides ménagères... Interview.

Le Reflet : "Femme et sécurité alimentaire" est, cette année, le thème de la Journée internationale de la Femme. Quelle analyse en faites-vous ?

Fatoumata Siré Diakité : Le thème est très pertinent. Surtout que la pluviométrie a été très déficitaire au Mali l’hivernage passé. La femme est incontournable lorsqu’on parle de sécurité alimentaire ou tout simplement d’alimentation. Lorsqu’il y a pénurie de denrées à la maison, c’est elle qui se bat pour que les siens aient toujours quelque chose à se mettre sous la dent. Ce thème renvoi surtout au rôle de la femme rurale parce qu’au moins 60 % de nos denrées de consommation proviennent de ce milieu. Et la femme a un rôle déterminant dans cette chaîne de production. Qui parle de sécurité alimentaire, dit aussi prévisions. Cela incombe surtout aux autorités. Le thème est donc conforme à la politique de la promotion du bien-être de la société malienne initiée par le président Amadou Toumani Touré et mise en œuvre par son gouvernement. C’est donc une manière d’impliquer les femmes dans la gestion des préoccupations nationales comme la sécurité alimentaire qui est aujourd’hui une priorité au Mali, surtout pour le président de la République et son gouvernement.

L’APDF prévoit-elle des manifestations particulières pour cette journée ?
Nous confondons nos activités avec celles prévues par le ministère de la Promotion de la Femme, de l’Enfant et de la Famille. Même si à l’intérieur du pays, nos militantes ont des programmes spécifiques de manifestation pour célébrer cette journée d’émancipation de la Femme. Mais, au niveau national, nous avons privilégié la synergie d’activités afin de rassembler nos efforts sous la direction de notre département et sous la présidence de la première dame du pays, Mme Touré Lobo Traoré.

Avez-vous constaté une certaine amélioration des conditions des femmes au Mali ?
J’ai l’habitude de dire que les femmes du Mali ont été émancipées depuis 1962 avec l’adoption du Code malien du mariage et de tutelle qui fait de nous des sujets de droit. Mais la promotion de la Femme est une quête perpétuelle. Le 8 mars est avant tout un jour de bilan au-delà des manifestations folkloriques.
Il faut identifier les acquis, les insuffisances et élaborer des stratégies permettant de les combler pour avancer. Le 8 mars est donc un jour de communion entre les femmes, mais avec aussi avec les hommes et les décideurs. D’une manière générale, je pense qu’il y a eu des avancées notables dans la protection et la promotion de la femme. Chaque jour, des actes sont posés pour atteindre cet objectif. L’APDF a, grâce à la Fondation pour l’Enfance, récemment doté des femmes rurales, particulièrement celles de Ténenkou, en moulins afin de leur permettre d’acquérir une certaine indépendance économique. Toutes ces femmes que vous avez tout à l’heure vu dans notre salle d’attente sont là pour bénéficier des conseils et de l’assistance juridique de l’APDF par rapport à différentes violations de leur droits dans leurs familles ou ailleurs. Et je pense que cela est une avancée notable parce que témoigne d’une certaine prise de conscience, d’une certaine maturité des femmes par rapport à leurs droits socio-économiques et politiques et surtout par rapport à l’immense rôle qui est le leur dans notre société.
Mieux nous avons réussi à rallier des hommes à notre cause. Ce sont des ambassadeurs que nous avons formés ici pour qu’ils sensibilisent leurs camarades et collègues par rapport à la violence faites aux femmes ou d’autres violations de leurs droits humains. Ce combat n’est plus celui de la seule APDF et de ses militantes, mais aussi celui de ces ambassadeurs qui sont, pour la plupart, des cadres. L’implication de l’homme dans la protection et la promotion des droits de la Femme peut être considérée comme une autre avancée notable dans sa promotion, son émancipation. Il y’a eu aussi des progrès contre des fléaux comme les Mutilations génitales féminines (MGF) qui étaient récemment au cœur d’une Conférence internationale en Ethiopie et à la quelle nous avons participé avec l’épouse du président de la République, Mme Touré Lobo Traoré. L’Agenda Commun issu de cette rencontre recommande la "tolérance zéro" afin d’aboutir au total abandon des MGF...Ce qui est une autre avancée en faveur de la protection et de la promotion de la femme.

A propos justement de MGF, pensez-vous qu’on ait choisi la meilleure approche pour combattre l’excision par exemple ?
Il certain que les différents acteurs n’ont pas les mêmes approches sur le terrain. Mais, je pense que le plus important est qu’elles aboutissent à l’abandon de ces fléaux. Cela doit être l’ambition de tous les intervenants quelle que soit la divergence des approches. L’APDF privilégie surtout les aspects sanitaires, économiques et juridiques. Et chaque fois que nous allons dans une localité, nous sollicitons l’appui d’un spécialiste de la santé pour sensibiliser les habitants, hommes et femmes, sur les conséquences des MGF.
Celles-ci sont dramatiques car souvent irréversibles pour le reste de la vie. Elles affectent même la vie du couple. Mais il ne faut pas non plus négliger l’aspect juridique et surtout économique. Lorsque nous allons aux exciseuses avec qui nous travaillons, elles nous disent qu’elles font cela comme activités génératrices de revenus. L’excision est, de nos jours, donc liée en partie à la pauvreté... Dès que les exciseuses ont consciences des risques de leurs actes et décident de déposer le couteau, nous intervenons pour les regrouper, les former et leur donner les moyens de mettre en pratique cette formation. Cela leur procure alors des revenus conséquents.
Notre aide est donc conditionnée à l’abandon volontaire et au regroupement. Grâce à nos actions, plus d’une centaine d’exciseuses a ainsi volontairement abandonné la pratique des MGF. Notre manière de combattre l’excision n’est pas contradictoire aux engagements internationaux du Mali. Elle est conforme à la politique gouvernementale et à notre constitution qui dit dans son préambule : "L’Etat souverain du Mali proclame sa détermination à défendre les droits de la Femme et de l’Enfant...". Nous n’avons donc rien inventé. Nous ne faisons que traduire en actions concrètes les engagements internationaux du Mali.

Nous constatons que les aides ménagères sont de plus en plus victimes d’abus physiques et sexuels. Que faites-vous pour leur protection ?
Pour la protection de ces filles rurales, nous travaillons en tandem avec l’APAF/Muso Danbé de Mme Urbain Dembélé. Elle est la maman de ces aides ménagères et nous nous considérons comme leurs tantes. Et chaque fois que cette ONG a un problème de droit, elle sollicite notre appui. Certaines employées de maison viennent ici d’elles-mêmes parce qu’elles ont entendu parler de l’APDF. Elles sont surtout victimes d’abus sexuels de la part des hommes des familles qui les emploient. Et lorsqu’elles tombent enceinte, elles subissent des pressions de la part de celles-ci (familles) et de leurs propres parents.
Elles le plus souvent abandonnées ou renvoyées sans percevoir leurs salaires. Cela conduit beaucoup d’entre elles à l’abandon d’enfants, aux infanticides ou à des tentatives malheureuses d’avortement qui peuvent leur coûter la vie. Ces filles ne sont pas également exemptes de reproches parce qu’une fois, arrivées en ville, elles oublient jusqu’à leur éducation en voulant vivre comme des citadines. N’étant pas préparer à ce genre de vie, elles se font facilement piéger. Avec APAF/Muso Danbé, nous voulons non seulement les préparer à bien faire leur métier afin d’en tirer le maximum de profits, mais aussi les encadrer en matière de santé de la reproduction pour les mettre à l’abri de certaines mésaventures, surtout des abus sexuels dont elles sont fréquemment victimes.

Quels sont vos projets immédiats ?
Nous avons beaucoup de projets en chantier. L’APDF est membre de la Coalition contre le trafic des femmes et des enfants. A ce titre, elle a participé avec vous au second Congrès mondial contre l’exploitation sexuelle des enfants tenu en décembre 2001 à Yokohama (Japon). Nous voulons donc utiliser nos ambassadeurs pour l’information et sensibilisation, surtout auprès des hommes, sur le trafic et l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants.
Au niveau de la Coalition, nous envisageons l’ouverture d’un Centre d’écoute, d’alerte et d’appui aux victimes de ces fléaux au Mali et dans la sous région. Nous allons, Inch Allah, célébré notre 12è anniversaire le 6 avril prochain. Et nous allons profiter de cette occasion pour rendre publiques les conclusions des études que nous avons menées sur les violences faites aux femmes. Nous préparons également nos militantes pour les prochaines élections municipales de 2004 afin d’augmenter le nombre d’élues à ce niveau.
Nous voulons plus de responsabilités à ce niveau afin de faciliter l’accès des femmes à la propriété foncière qui n’est pas garanti dans beaucoup de communes du pays, surtout celles du district de Bamako. Il est donc important que nos militantes parviennent à se hisser à ce niveau de responsabilité.

Propos recueillis par Moussa Bolly
Paru dans Le Reflet n° 303 du vendredi 7 mars 2003