Rokia Traore, artiste

Depuis sa consécration au concours "DÉCOUVERTES RFI", en 1997, Rokia Traoré ne cesse de parcourir le monde pour vendre l’image du Mali à travers sa musique dont l’authenticité n’est plus à démontrer. Ce qui lui laisse peu de temps pour revenir régulièrement au Mali. Mais actuellement, elle est de retour au bercail. Nous l’avons rencontrée. Et comme d’habitude, elle s’est confiée à nous avec plus de disponibilité et de courtoisie. Et dans cet entretien, elle parle de son nouvel album et de ses projets d’avenir. Interview.

Quel est le motif de votre séjour au bercail ?
Rokia : Je suis revenue au pays pour la sortie de mon 3è album, "Bowboï", sorti le 12 juin dernier. Je compte rester plus d’un mois pour accompagner cette sortie et partager ce plaisir avec mes compatriotes. Je veux aussi partager avec eux mon projet culturel et artistique par un vrai travail de communication. Je me suis rendue compte que les Maliens ne comprennent pas assez ce que je veux leur faire vivre. Il y a un décalage entre ma volonté de promouvoir la musique et la culture maliennes et leur enthousiasme par rapport à cette tâche.

Mouneïssa, Wanita et maintenant Bowboï. Le choix du nom de vos albums n’est pas fortuit ? Que signifie Bowboï ?
Bowboï est le titre d’une berceuse traditionnelle que ma mère affectionnait beaucoup. C’est une chanson que j’ai écrit après avoir regardé, en France, un magazine sur le trafic et l’exploitation des enfants en Afrique de l’Ouest. Je pense qu’il est nécessaire d’amener les gens à prendre conscience du fléau et de ses conséquences néfastes. Mais, il y a un aspect que je n’ai pas beaucoup apprécié dans ce magazine. On a présenté ce trafic comme s’il est lié à des parents indignes qui vendaient ainsi leurs enfants pour qu’ils soient exploités de cette manière inhumaine. On n’a pas tenu compte du contexte socio-culturel et économique. Moi, j’ai appris à cuisiner à huit ans. En ce moment j’allais au marché faire les courses. Dans notre milieu, c’est une obligation qu’une fille sache faire tous les travaux ménagers à cet âge. C’est une partie de son éducation et de sa socialisation. J’ai également fait le petit commerce afin de me procurer mon argent de poche. Et pourtant, mes parents n’étaient pas parmi les plus démunis. Au-delà du travail, cela permet à l’enfant de s’adapter à un mode de vie, à une culture, une philosophie de la vie et à beaucoup d’autres choses contribuant à sa bonne éducation et à sa socialisation. Les enfants ont des droits et cela est une bonne chose. Mais, on ne peut pas mettre un enfants dans ces droits sans en avoir les moyens. Aujourd’hui, l’éducation, la santé, les loisirs, etc. ont un coût qui n’est pas à la portée de tous les parents. Et on ne pourrait leur en vouloir pour cela.

Présentez-nous Bowboï ?
C’est un album de 11 titres. Avec l’expérience accumulée sur les deux précédents albums, j’écris plus vite et j’arrange avec plus de facilité. Ce qui fait que Bowboï ne m’a pas pris assez de temps. Il m’a pris moins de temps que MOuneïssa et Wanita. J’ai terminé l’écriture en août 2002 pour commencer les répétitions en octobre dernier. J’ai fait une partie de l’enregistrement au studio Bogolan de Mali K7. J’ai ensuite été en France puis aux Etats-Unis où j’ai fait deux chansons avec le Chronos Quartet qui est un quatuor de cordes américain très célèbre car ayant au moins trente ans de carrière musicale. Le travail n’est pas entièrement terminé parce que, pour la sortie internationale de Bowboï, je veux compléter l’album à 12 titres. J’ai l’intention d’ajouter une chanson en français ou en anglais en duo avec un artiste de référence mondiale. Cela peut me permettre surtout d’avoir accès à certains médias en occident qui comprendront moins les chansons en bamanan. Même si les arrangements peuvent permettre aux étrangers de capter l’essence de ma musique. Je ne pense qu’il faut faire de temps en temps des chansons en anglais ou en français pour bénéficier de la promotion des radios comme Energy, Europe II... Quant au coût de l’album, il est évalué à environ 60 millions de F CFA.

Contrairement à Mouneïssa et Wanita, produits par le Label Bleu (Amiens, France), Bowboï est produit par une maison jusque-là inconnue ?
Bowboï est produit par "Tama Production". C’est une forme d’autoproduction parce c’est une maison de production que mon mari (Thomas Weil) et moi venons de porter sur les fonts baptismaux. "Tama" dans le sens du voyage, de l’aventure... Nous adorons bouger parce nous n’aimons pas les choses statiques. Nous aimons bouger et faire bouger les autres, aller à la rencontre des autres pour échanger, apprendre et donner. C’est cela la vie. Bowboï sera le premier album de Tama Production. Mais au-delà de cet album, nous comptons surtout donner une chance aux jeunes talents en manque de structures fiables de production pour qu’ils puissent eux aussi sortir de l’ombre un jour.

Quels sont les messages véhiculés par cet album ?
Bowboï est essentiellement consacré aux enfants. J’ai essentiellement écris des chansons sur et pour les enfants, pour leur épanouissement matériel et mental. Le Malien est très conservateur, mais de façon caricaturale. Cela bloque les enfants dans leur évolution mentale. Aujourd’hui, c’est la mode que d’avoir la télé, de pouvoir capter les chaînes étrangères afin d’offrir à ses enfants des films ou des programmes qui ne leur apportent absolument rien. Et, paradoxalement, on leur interdit de vivre comme ces vedettes qu’ils voient sur ces chaînes et de s’épanouir comme elles. Il faut que les parents assument leur responsabilité et sachent surtout que leurs enfants ne sont le résultat que de ce qu’ils peuvent leur offrir... Promouvoir la culture la malienne ne signifie pas forcément vivre comme du temps de nos ancêtres. Pour amener les jeunes à attacher de l’importance à leur culture et soient fiers d’elle, il faut leur présenter quelque chose qu’ils comprennent et à laquelle ils peuvent s’identifier. Et cela est aujourd’hui le travail des stylistes, des artisans, des cinéastes..., bref, des artistes. Ce sont eux qui peuvent faire en sorte que nos traditions soient revalorisées sans reproduire ce que faisaient nos ancêtres et perdre notre âme, notre authenticité.

Comment comptez-vous faire la promotion de Bowboï ?
Comme d’habitude, la presse nationale, publique et privée, m’apporte un soutien inestimable. Avec l’appui des sponsors, je compte faire deux spectacles à Bamako avant de faire le tour du Mali en octobre prochain. Et deux dates sont déjà retenues. Il s’agit du 26 juin au Ciné Babemba et le 27 juin dans la salle Bazouma Sissoko du Palais de la Culture Amadou Hampaté Bâ. Je compte avoir accès à assez médias et faire beaucoup de tournée dans le monde. Je compte également cultiver mes relations avec les couturiers, les sportifs, etc. C’est une telle relation qui fait que ma chanson Wanita est retenue parmi les chants officiels des prochains Championnats du monde d’athlétisme prévus au Stade de France de Saint-Denis du 23 au 31 août 2003. La chanson a été choisie parce que le texte exprime de la volonté, de la persévérance qui sont autant de qualité dont un athlète a besoin pour être performant. En principe, je dois chanter à l’ouverture de cette compétition, le 23 août au Stade de France.

Doit-on considérer Bowboï comme l’album de la maturité ?
On peut le dire, même si en réalité je ne suis pas de nature très complexée. Toutefois, un premier album suscite toujours beaucoup de questions. Lorsque je faisais Mouneïssa, je n’avais pas d’expérience au point de vue vocal, arrangement, etc. Mais entre Mouneïssa et Wanita, j’ai pris des cours de chant, d’arrangement, d’écriture et beaucoup d’autres choses... Mais au moment de l’enregistrement de Wanita, je n’avais pas entièrement maîtrisé tout ce que je venais d’apprendre. Je me posais donc beaucoup de questions par rapport au public, à la manière dont il pouvait accueillir cet album. Et entre Wanita et Bowboï, j’ai acquis beaucoup d’expérience à travers les scènes, les médias et le public. Ce qui fait que mon but a été de me faire plaisir et de réaliser ce que j’avais envie de faire. Je n’étais plus crispée par le jugement du public. Cela m’a libéré et j’ai travaillé avec plus d’aisance. J’ai compris que j’avais un projet et que c’était à moi de le faire comprendre aux mélomanes et les amener à le partager avec moi.

Sur Wanita, vous avez travaillé avec Boubacar Traoré "Kar Kar", notamment sur la chanson "Mancipera". Avez-vous renouvelé cette expérience avec d’autres artistes Maliens sur Bowboï ?
Evidemment ! Sur ce nouvel album, j’ai fait un duo avec Ousmane Sacko de Kayes qui est l’une des plus belles voix masculines du pays. Il y a aussi des musiciens qui sont intervenus dans l’enregistrement de l’album comme Djib Camara (bolon) Sidiki Camara (djembé), Cheick Oumar Bâ (basse)... C’est d’ailleurs pour cela que j’ai fait une grande partie de l’enregistrement au studio Bogolan de Mali K7. J’apprends beaucoup de ce genre d’expérience. En plus, j’ai la satisfaction d’apporter du travail au pays et de partage l’expérience d’autres artistes. Je ne peux accepter être une artiste de renommée sans que cela n’ait une retombée pour ceux qui n’ont pas la chance de se produire en dehors du pays. Il y a un énorme décalage entre ce qui se passe autour de la musique ailleurs et au Mali. C’est pourquoi il faut saluer des initiatives comme le Folklife Festival et espérer que de telles opportunités vont être offertes sur place. Parce que cela va drainer du monde et ce sera intéressant et rentable au point de vu touristique, artisanal et de promotion culturelle et artistique. Cela peut aider des Maliens qui ont du talent, mais qui n’en profitent pas comme ils le souhaitent à cause du manque d’opportunités.

Vous êtes l’un des initiateurs de la grande marche, le 1er février 2000, des artistes du Mali contre la piraterie. A votre avis, cela a-t-il eu un impact positif sur la lutte contre ce fléau ?
Cela n’a malheureusement rien changé. C’était une première que tous les artistes se mettent ensembles pour défendre leur cause. La seule retombée de notre marche est qu’elle a permi de demontre que les artistes pouvaient se mettre ensembles. L’ambition était de faire de la cassette piratée un produit prohibé comme les stupéfiants, etc. Ce qui n’est pas le cas. Les vendeurs vont jusqu’à nous proposer maintenant nos propres œuvres piratées. Et dans les cartons des vendeurs ambulants, on ne trouve que des cassettes et des CD piratés. C’est scandaleux ! L’idéal, c’est que l’union sacrée de février 2000 soit maintenue et renforcée. Nous avons intérêt à nous serrer les coudes pour qu’on nous prenne au sérieux.
Je pense qu’actuellement il y a plus de cassettes pirates sur le marché qu’en février 2000. Ce qui est révoltant, c’est qu’il ne se passe rien pour combattre ces criminels. Certes il y a eu, entre temps, le premier procès contre la piraterie et la dotation du Bureau malien du droit d’auteur (BUMDA) d’un appareil à stickers, mais cela ne représente rien par rapport à l’ampleur du phénomène. Les artistes maliens ne comprennent pas pourquoi les autorités n’agissent pas pour défendre leurs intérêts ? Je ne supporte pas de voire mes œuvres piratées. Cela est une question de principe. Je ne peux pas accepter travailler autant et me voir priver des fruits de ce dur labeur sans qu’il ne se passe rien. Et des artistes qui gagnent moins que nous qui avons la chance de nous produire à l’extérieur meurent dans le besoin et dans la totale précarité... Cela est une honte pour le Mali. C’est honteux que des stars de ce pays soient toujours condamnées à marcher à pied, à quémander de petits services à gauche et à droite en permanence. Cela est une honte par rapport à l’image que la musique reflète du Mali à l’extérieur.

Depuis votre consécration au concours "Découvertes RFI", en 1997, vous ne cessez de parcourir le monde. Quelles sont les prochaines étapes importantes de votre tour du monde ?
Si tout se passe bien, je vais entamer un 3è tour du monde. Comme après Mounaïssa et Wanita, la sortie de Bowboï sera suivie d’une tournée internationale qui commence par l’Europe en octobre prochain. Elle va ensuite se poursuivre au Japon, en Australie, les Etats-Unis, le Mexique, l’Afrique, etc. Curieusement, j’ai fait très peu de tournées en Afrique de l’Ouest. Et j’espère pouvoir me rattraper cette fois-ci. J’aimerais également continuer mon œuvre, ma carrière parce que je ne suis pas fatiguée de faire de la musique.

Depuis un certain temps, vous avez délaissé les longues mèches au profit d’un crâne coupé au ras ou totalement rasé. Que-est-ce qui a motivé ce changement de look peu apprécié au Mali ?
Pendant mes tournées, j’ai très peu de temps pour me tresser ou entretenir mes tresses. J’ai donc opté pour ce look qui me prend moins de temps... Je suis Malienne et je suis fière de l’être. La vie est un choix. Et moi j’ai choisi pour l’instant de me coiffer de cette façon. Je me sens bien telle que je suis. Il y a des ethnies au Mali qui ne se tressent pas, mais qui se rasent. . Avoir le crâne rasé est donc aussi une réalité de chez nous. Le show-biz a ses exigences. Entre les répétitions, les séances de photos, les interviews et les déplacements, il y a peu de temps à consacrer à la coiffure. Vous voyez, il y a aussi des gens qui me demandent d’utiliser des pommades éclaircissantes. Si je devais faire tous ceux que mes fans me demandent de faire, je ne serais plus moi-même.

Votre mot de la fin ?
Il y a une chose qui m’étonne beaucoup : je reste optimiste par rapport à l’avenir du Mali. Je ne peux pas expliquer ce qui me fait croire que ce pays sera prospère et parviendra à offrir à ses populations une vie convenable, plus de dignité et moins d’humiliation. Je suis une Malienne, je crois en ce pays et j’essaye de faire bouger les choses à mon niveau avec mes modestes moyens. Et j’espère qu’il y a d’autres personnes qui croient à ce pays comme moi et qui vont amener les gens à prendre conscience qu’accepter les pots-de-vin ou en offrir, émigrer, etc. ne sont pas les solutions qui permettent de garder l’espoir. Le jour où nous serons nombreux à croire que le Mali n’est pas condamné à la pauvreté, qu’il a un avenir et que nous avons notre part de responsabilité dans sa situation actuelle, le pays va évoluer vers la prospérité et le bonheur des populations. Il est encore possible de hisser le Mali à un niveau de développement enviable et profitable à tous. Mais, cela dépend en partie du comportement et de l’ambition de chaque Malien.

Propos recueillis
Par Moussa Bolly du journal Le Reflet du 16 juin 03.